Redéfinir l’immersion au-delà des dispositifs techniques
Le terme « immersif » est aujourd’hui largement associé aux technologies numériques : réalité virtuelle, dispositifs interactifs, projections monumentales ou expériences augmentées. On pourrait même dire qu’il est un peu utiliser à tord et à travers !
Pourtant, dans le champ du spectacle vivant, l’immersion existe bien avant ces outils.
Elle repose avant tout sur une expérience sensible, construite par le récit, la présence humaine et la relation directe entre interprètes, publics et espaces.
Dans ce cadre, la technologie peut être un outil parmi d’autres, mais elle n’est ni un prérequis ni une condition de l’immersion.
Une immersion d’abord narrative
Dans le spectacle vivant, l’immersion naît en premier lieu du récit.
C’est lui qui donne au public une place, une temporalité et un cadre d’interprétation.
Le philosophe Paul Ricœur rappelle que le récit structure notre rapport au monde en organisant le temps, l’action et le sens
(Temps et récit, Seuil).
Lorsqu’un spectacle immersif est fondé sur une écriture solide :
- le public comprend où il se situe dans l’histoire,
- il accepte les règles de l’univers proposé,
- il s’engage émotionnellement, même sans interaction directe.
Ainsi, l’immersion ne dépend pas d’un dispositif spectaculaire, mais de la cohérence dramaturgique.
La présence humaine comme moteur de l’expérience
De nombreuses recherches en études théâtrales soulignent que la spécificité du spectacle vivant réside dans la coprésence des corps : acteurs et spectateurs partageant un même espace et un même temps.
Dans un dispositif immersif sobre, cette coprésence devient centrale :
- le regard du comédien engage le spectateur,
- la parole adressée crée une relation directe,
- le corps en mouvement transforme l’espace perçu.
L’immersion se construit alors dans l’instant, par une attention partagée, et non par une surenchère de stimuli.
L’espace comme partenaire de jeu
L’immersion sans technologie repose également sur une lecture fine des lieux.
Bibliothèques, médiathèques, châteaux ou espaces non dédiés ne sont pas de simples contenants : ils deviennent des éléments actifs du récit.
Dans un spectacle immersif narratif :
- un escalier devient un passage,
- une salle de lecture devient un refuge,
- une cour ou une galerie devient un espace de confrontation.
Cette transformation ne nécessite aucun dispositif lourd : elle s’opère par le récit, le jeu et l’imaginaire du public.
Une immersion accessible et inclusive
L’un des avantages majeurs d’une immersion sans technologie est son accessibilité.
Contrairement à certains dispositifs numériques :
- elle ne nécessite pas d’équipement individuel,
- elle ne crée pas de barrières techniques,
- elle reste compatible avec des publics variés, y compris éloignés des pratiques culturelles.
Pour les institutions culturelles, cette approche permet de proposer des expériences immersives :
- sans exclusion,
- sans complexité logistique excessive,
- tout en respectant les usages du lieu.
Cette dimension est particulièrement pertinente dans les bibliothèques et médiathèques ainsi que dans tous lieux patrimoniaux (château par exemple).
La technologie comme outil, pas comme finalité
Affirmer que l’immersion n’est pas d’abord technologique ne revient pas à rejeter la technologie.
Celle-ci peut enrichir un projet lorsqu’elle est au service du récit.
Cependant, de nombreux retours d’expérience montrent que :
- un dispositif technologique ne garantit pas l’engagement du public,
- une immersion mal écrite reste superficielle, même très équipée,
- l’émotion naît rarement de la technique seule.
Dans le spectacle vivant, la technologie ne remplace ni l’écriture ni la présence humaine.
Si technologie signifie outils modernes, alors nous pouvons inclure dans les éléments que nous utilisons fréquemment la sonorisation et la mise en lumière. En plaçant de manière approprié des enceintes et des sources lumineuses, ainsi qu’en menant un travail de réflexion approfondi sur la mise en lumière et sur l’utilisation du son (ambiance sonore ou musique), ces éléments servent à renforcer l’immersion, sans jamais s’y substituer.
Une approche cohérente avec les réalités de production
L’immersion sans technologie lourde répond également à des réalités concrètes de production :
- budgets maîtrisés,
- jauges adaptées,
- implantation possible dans des lieux non équipés,
- facilité de diffusion en cession.
Cette sobriété permet de penser des projets durables, capables de circuler et de s’adapter à différents contextes.
Une immersion fondée sur la relation
Au fond, l’immersion sans technologie repose sur un principe simple :
le public n’est pas immergé dans un dispositif, mais dans une relation.
Relation :
- au récit,
- aux interprètes,
- aux autres spectateurs,
- au lieu.
C’est cette relation qui crée le sentiment d’être « dedans », bien plus sûrement qu’un casque ou un écran.
Conclusion : revenir à l’essence du spectacle vivant
Dans un contexte où l’immersion est parfois réduite à une performance technologique, le spectacle vivant rappelle que l’expérience immersive peut être :
- narrative,
- humaine,
- sensible,
- partagée.
En plaçant le récit et la présence au cœur du dispositif, l’immersion devient un outil artistique et culturel durable, capable de s’adapter aux lieux, aux publics et aux enjeux contemporains comme je le dis dans l’exposition de ma démarche.